identité numérique

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Que maîtrise-t-on de son identité numérique ?

À l’heure où la protection des lanceurs d’alertes pose question, on constate qu’il est de plus en plus difficile de maintenir son anonymat sur les réseaux. Si la protection des données personnelles et le droit à l’oubli sont inscrits dans les dispositifs juridiques, les organisations cherchent en parallèle à se protéger face aux risques de fuites ou révélations fracassantes dans les médias.

Le 14 avril, la presse a amplement relayé le débat soulevé par un vote au Parlement européen (par 503 voix sur 652) en faveur d’une directive européenne sur la protection des données des entreprises ou « secret des affaires ». Car – hasard du calendrier ?-, ce vote est intervenu quelques jours après les révélations dites des Panama papers. Ce nouveau dispositif légal pourrait rendre impossible la révélation de tels scandales financiers, comme ceux qui ont fait irruption sur la place publique grâce à des lanceurs d’alertes tels que Julian Assange (WikiLeaks), Antoine Deltour ou Denis Robert (LuxLeaks au Luxembourg). En France, le Conseil d’État vient de rendre ses recommandations pour les protéger.

Quel espace pour l’anonymat sur Internet ?

Ce débat en a ravivé un autre : quel espace subsiste pour les dénonciations anonymes sur Internet ? Que reste-t-il de l’anonymat sur Internet ?

Dans la loi Informatique et Libertés de 1978, l’anonymat est explicitement cité comme un droit. Or, les piratages de films et d’œuvres musicales, qui ont conduit à la création de la Hadopi en France, de même que les délits de piratage (dont le phishing et le scam visant à extorquer des sommes d’argent) ont progressivement verrouillé les rares espaces anonymes sur la Toile. Et tout récemment, s’y est ajoutée une surveillance renforcée du web en raison des risques suscités par des réseaux djihadistes.

Le recours à des avatars change peu de chose à ce grignotage de ce que beaucoup considèrent comme des espaces de liberté. Avant tout, sur les plateformes de jeux, les avatars sont issus de gamers  qui se représentent en 2D ou 3D sous les traits d’un personnage fictif. Les avatars ont aussi leur raison d’être sur certains forums où l’anonymat se perpétue de façon ludique ou non. Idem sur certains réseaux sociaux, où, le plus souvent, ceux qui les fréquentent finissent par savoir qui est qui.

Anonymat ne signifie pas impunité

L’utilisation d’un avatar peut être une partie de la solution si l’on souhaite – individuellement ou collectivement – rester discret ou se protéger. Mais en cas d’abus ou d’infraction, l’éditeur du site ou l’hébergeur peuvent anticiper une action en justice et sanctionner l’avatar par un bannissement temporaire ou définitif de son adresse IP.

Car, si l’anonymat a ses raisons d’être, il n’échappe cependant pas aux dispositions légales. L’avocat blogueur Maître Eolas (un avatar) en a fait les frais. Pour avoir tenu des propos diffamatoires contre une association à l’origine d’une pétition invoquant le laxisme des juges, il a été condamné en octobre dernier à payer une amende. Mais son anonymat a été respecté. Et quelques semaines après, « il » a rouvert son compte Twitter.

Il est vrai que l’identité numérique est une notion qui n’a pas encore de fondement juridique suffisant. Il ne s’agit pas ici de l’image qu’un individu donne de lui-même sur les réseaux, mais bien de l’identité numérique, qui peut être authentifiée, celle de la personne connectée (physique ou morale). Or, tant que la législation sur la protection des données personnelles (européenne et française) n’est pas suffisamment aboutie, il n’est pas juridiquement possible de donner raison à la CNIL : cette dernière milite pour que l’adresse IP soit une « donnée personnelle »  – ce que ne disent pas (encore) les textes. Une proposition de loi est en discussion, visant à considérer cette donnée technique comme entrant dans une définition des données personnelles.

Cela explique pourquoi, depuis une dizaine d’années, les juges avancent au cas par cas, avec une jurisprudence qui se cherche. Dans certaines affaires, l’adresse IP est considérée comme personnelle, dans d’autres non. Il arrive que des décisions en appel contredisent certains jugements de première instance.

Des solutions pour rester invisible ?

Alors comment peut-on réserver l’anonymat autrement qu’en jouant avec un avatar ? Il a été récemment observé qu’un opérateur pouvait partager une adresse IP pour quatre internautes abonnés à ses services (sur des zones de faible densité), car une adresse IP comporte suffisamment de « ports » pour desservir plusieurs terminaux. Cette pratique est officiellement due à la pénurie, réelle, des adresses IPV4 – à défaut d’utiliser des adresses IPV6. Le fait de partager une même adresse IP rend, de facto, difficile de vous identifier parmi  4 utilisateurs permanents…

Mais à noter qu’il existe aussi des sites permettant une forme d’anonymisation. Pour qui voudrait rester caché, il est possible de naviguer incognito en empruntant des serveurs « mandataires » ou proxy-serveurs  « anonymiseurs », souvent en Open Source. Il existe également d’autres réseaux qui vous plongeraient dans le Deep Web, nécessitant de savoir nager dans le peer-to-peer, IRC, le mix-network et les connexions chiffrées… Bref, un autre voyage sur le Net, parfois à la limite des eaux troubles.

Ils l’ont dit

  • Eric Schmidt, ex-CEO de Google 

14 photos de vous sur Internet suffisent à vous identifier (…) En analysant les messages échangés et votre localisation, un logiciel d’intelligence artificielle peut prédire où vous allez vous rendre.

  • Maître Eolas 

Le nouveau défi pour les Etats démocratiques : garantir au citoyen le contrôle sur sa vie numérique

  • Jean-Yves Gresser, InterComputer Corp

Se constituer un espace privé à côté d’un espace public est devenu impossible même en utilisant des pseudonymes différents. Les moyens de recoupement existent toujours.

L’identité migre sur le réseau. Une personne pourrait bientôt mieux se définir par le noeud qu’elle forme dans l’infosphère que par son état civil et son foyer fiscal

En chiffres

  • En croissance de 16,56 % par an sur 5 ans, le marché mondial de l’identification et authentification biométrique dépassera 25,3 milliards de dollars en 2020 (source : Bis Research, août 2015)
  • Le marché mondial de l’authentification mobile « multi-facteurs » s’est élevé à 1,6 milliard de dollars en 2015 (source ABI Research, décembre 2015)

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