Recrutement d’ingénieurs développeurs : pourquoi la course aux Bac+5 ?

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Recrutement d’ingénieurs développeurs : pourquoi la course aux Bac+5 ?

Les entreprises du numérique – tout particulièrement les éditeurs logiciels ou intégrateurs d’applications – se plaignent toujours de ne pas trouver de candidats « ingénieurs développeurs ». Mais pourquoi cette focalisation sur des profils de type Bac+5 ?

Les recruteurs de l’univers high tech ne jurent que par les Bac+5. Or, ils déplorent avoir de la peine à embaucher, notamment des développeurs. L’association AFDEL (éditeurs de logiciels) le confirme : les durées de recrutement restent longues, trop longues : « Dans beaucoup de cas, il faut plus de 6 mois pour recruter un ingénieur en développement ».

Pourtant, cette même association observe que les effectifs des éditeurs de logiciels n’ont quasiment pas évolué ces trois dernières années. Certes, on constate des difficultés à embaucher des spécialistes en développement mais, en réalité, peu de nouveaux postes auraient effectivement été créés.

Donc, parler de pénurie serait une exagération. Il conviendrait plutôt de s’interroger : est-il vraiment utile de former plus de nouveaux développeurs ? Et pourquoi des Bac+5 ?

Profils d’ingénieurs-développeurs : une pénurie artificielle ?

« À trop se focaliser sur les développeurs de niveau Bac+5 (à 85 %), les éditeurs informatiques contribuent directement à complexifier leurs embauches faute de diversification dans les profils recherchés (pour 50%, des débutants) », observe l’association AFDEL.

Le fait est là : 63 % des employeurs de cet univers informatique/télécom jugent toujours difficile de trouver les bons profils de développeurs, ces fameux diplômés Bac+5 qui ne se seraient pas assez nombreux.

L’Apec avance une explication : cette tension serait artificiellement entretenue par les ESN (entreprises de service du numérique), car elles chercheraient non pas à recruter mais à se constituer des viviers de candidats. Or, tous ces employeurs potentiels sélectionneraient les mêmes profils, sans concrétiser. Ils attendent une conjoncture meilleure pour lancer des projets. Et comme le nombre de candidats ayant ce cursus n’est pas extensible à l’infini, le marché percevrait une pénurie de jeunes diplômés Bac+5.

Pourtant, en matière de recrutement, les prévisions les plus élevées concernent les activités informatiques à 93 % (+ 2 points). « Dans ce secteur, les embauches sont motivées en premier lieu par le développement de l’activité », constate l’Apec.

Développeur : un poste difficile à pourvoir ?

Les ingénieurs en développement représentent, en moyenne, 29 % des effectifs chez les éditeurs. C’est effectivement un profil critique pour leur activité. Et clairement une spécialisation vers le logiciel (par opposition au hardware), voire une expertise dans certaines couches, dites « logiciels systèmes », où l’on retrouve des filières spécialisées, comme Epita/Epitech, Ensimag, etc.

« Ici, le niveau de formation recherché est celui d’ingénieurs Bac+5. Mais, souvent il est bienvenu que le candidat ait ajouté une spécialisation importante en terme d’outils ou de langage (C#, RoR, MSBI…). Il sort typiquement d’une école d’ingénieurs orientée Informatique / logiciel (EPITA, EPITECH, INSA l’Ensimag, etc.) », estime François Parmentier, managing partner du cabinet Bream & Laanaia. Et il ajoute : « Alors que les employeurs, les DRH s’attachent toujours aux grandes écoles Bac+5, nous considérons qu’il ne faut pas négliger les formations universitaires de bon niveau comme les masters spécialisés (MIAGE, Logiciel embarqué, ERP, décisionnel…), surtout lorsque les candidats ont suivi un cursus en alternance ».

Des recruteurs pas obnubilés par les grandes écoles

Chez les sociétés de service et de consulting informatique, comme Accenture et Capgemini, on recrute, mais on ne se dit pas non plus obnubilé par le niveau Bac+5, ni par les grandes écoles. Réunis lors d’une récente table ronde, ces employeurs constataient cette pénurie des candidatures. Ils ont évoqué la diversification des sources de recrutement: les grandes écoles ne fournissent pas assez. « Nous devons plus nous tourner vers les universités, les MIAGE… », a expliqué l’un d’eux. Étonnamment, les MIAGE des Universités (Masters méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises) restent très prisés, alors qu’ils ont été créés en 1966. Une des raisons : ils reposent sur une double compétence : informatique et gestion.

Accenture, qui recrute des jeunes diplômés pour 70 % de ses embauches, s’oriente vers les titulaires de BTS ou même des Bac pro, parce que « très opérationnels ». Teradata y ajoute les IUT : « Ces diplômés restent très prisés, car, en général, ils ont les pieds sur terre et beaucoup de stages à leur actif. Ils savent s’adapter et évoluer. Chez Teradata, une firme par définition orientée data, nous manquons de certaines disciplines fondamentales, comme l’analyse des données et la modélisation de leur traitement. Or, les grandes écoles ne forment pas, ou très peu de monde dans cette matière. »

En conséquence, la firme recrute des profils “hors normes”, « parce qu’ils font preuve d’expérience. À nous ensuite de les initier à nos technologies ».

Accenture confirme l’intérêt des profils opérationnels (hors informatique pure), comme par exemple ceux qui connaissent les salles de marché, ou certains métiers spécialisés – distribution, banque finance : « Il est toujours difficile trouver des spécialistes qui puissent se faire comprendre par les métiers. Ce sont ceux que nous recherchons ».

Il reste que les connaissances, les aptitudes peuvent s’acquérir ou se développer. C’est tout l’enjeu de la formation continue que les recruteurs connaissent bien. Car même le niveau d’anglais, toujours améliorable, peut être rédhibitoire à l’embauche. Ce n’est pas nouveau.

Les filières supérieures s’adaptent sans cesse, mais il faut de 5 ans à 10 pour qu’elles soient en phase avec les attentes du marché du travail. Et de toutes façons, par principe, les cycles longs sont là pour donner des bases de connaissances et un peu de spécialisation, mais il faut aussi préserver la flexibilité des jeunes diplômés, c’est-à-dire une certaine polyvalence.

Il existe même une place pour les autodidactes « mais à condition qu’ils aient engrangé une succession d’expériences approfondies, récentes et incluant plusieurs des fonctions requises », explique un de ces employeurs.

Ils l’ont dit

Alexandre Collinet, DGA de LeBonCoin :

« Il faut, a minima, 8 ans pour concevoir une formation type bac+5 et pour sortir le premier diplômé, c’est un véritable défi qui est lancé aux grandes écoles. Aucune école d’ingénieurs n’a encore intégré le Big Data. (…) L’industrie du numérique va très très vite et recrute, du coup, des profils d’intrapreneurs. »

Maxime Kurkdjian, président d’Oxalide :

« Tous les employeurs cherchent des Bac+5, des gens agiles, opérationnels tout de suite. Mais, comme on ne peut pas tout savoir tout de suite, l’école doit rester un lieu où l’on apprend à apprendre, plutôt qu’apprendre opérationnellement ».

François Parmentier, cabinet Bream & Laanaia :

« Diplômés DUT et BTS : Ce n’est pas le même niveau que les écoles d’ingénieurs ou universitaires type Master. Il faut bien admettre que le niveau d’intervention n’est pas tout à fait le même. Néanmoins, il ne faut pas négliger l’intérêt de ces candidatures où l’accent est mis sur la capacité opérationnelle et la dimension professionnelle grâce aux stages et alternances entre enseignement et période en entreprises ».

En chiffres

  • 35 % des Bac + 5 ont trouvé leur 1er job par une annonce, contre 21 % en candidature spontanée et 20% par les réseaux sociaux et 15% à la suite d’un stage. (Source: APEC, 2015)
  • 62 % des bac+5 sont en poste neuf mois après avoir obtenu leur diplôme (Source : Apec, 2015)
  • 46 % des Bac +5 obtiennent un CDI en premier contrat et 40% en CDD, alors qu’en Bac+ 3 et 4, et Bac +2 et 3, 31% seulement trouvent un CDI (source Céreq, 2014).
  • Le nombre d’apprentis parmi les diplômes de l’enseignement supérieur a quasiment doublé depuis 2005, passant de 70 000 à 135 371 en 20013. La progression est aussi élevée chez les Bac+5 que chez les Bac +2 et Bac+3. (source : Ministère de l’Enseignement supérieur, 2015).

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